Chiguer art contemporain est fier de présenter Imager le corps, une exposition de François Morelli qui célèbre cette année ses 50 ans de carrière. Porté par une fascination pour la condition humaine et un désir profond de raconter des histoires, l’artiste entrecroise ses récits intimes, glanés au gré de ses errances à travers le monde, avec ceux des autres. Par la sculpture, la peinture, la performance et le dessin, il exprime dans l’espace et le temps son rapport avec l’altérité.
La référence au corps humain et, plus largement, au corps social imprègne l’œuvre de Morelli. Ses créations sensuelles et oniriques sont peuplées de figures humaines aux corps fluides, fragmentés et ornés de motifs, lesquelles, en perpétuelle mutation ou en état de fusion, s’enchevêtrent à la manière de poupées gigognes ou se dédoublent telles des cellules. Évidés, transparents et perméables, ces personnages, composés de délicats entrelacs, sont traversés par un réseau de lignes qui, en se croisant, dessinent des trames géométriques. À travers ces représentations, François Morelli schématise avec sensibilité les réseaux et les dynamiques sociales et traduit le caractère évolutif et changeant des relations interpersonnelles. Reliant les personnages entre eux, les motifs de la courroie, de la sangle et du harnais renvoient à la sexualité et guident le regard du spectateur à travers l’œuvre.
Chez Morelli, le dessin constitue le point de départ de chaque création. Il incarne un geste intuitif et spontané, un acte rituel, à la fois vital et viscéral, qui l’accompagne au quotidien. À travers ce médium, il cristallise ses préoccupations, ses affects et son imaginaire. Parce qu’il précède l’écriture, le dessin constitue à ses yeux le mode d’expression le plus proche de la pensée primitive et l’accès le plus immédiat à l’émoi.
L’envie de raconter
Dans ses récentes œuvres, l’artiste marie avec finesse figuration et abstraction, dessin à main levée et dessin mécanique au tampon encreur. Derrière des apparences fantaisistes, les créations stylisées de François Morelli sont profondément ancrées dans le monde réel et nourries d’expériences vécues. Artiste engagé, il y aborde des enjeux sociopolitiques sensibles, témoignant des tensions et des tourments de notre époque. L’envie de raconter révèle une fresque narrative où s’entrelacent ses récits intimes et des histoires collectives. De la crise du sida, abordée dans Body Politic à la crise climatique, au cœur de sa toute nouvelle série de peintures intitulée Jarres d’eau, l’exposition rend compte des préoccupations qui ont habité l’artiste à travers les années.
Suivant une logique du collage et de l’assemblage inspirée du modernisme, une fragmentation du temps et de l’espace s’opère dans les dessins de Morelli. Des styles et des récits disparates se juxtaposent et s’amalgament au sein d’une même représentation, offrant au spectateur des narrations multiples, comme autant de portails vers d’autres mondes.
D’après le tisserin gendarme
Avec sa nouvelle série intitulée D’après le tisserin gendarme, Morelli transpose ses carnets de dessin en peintures monumentales, proposant une incursion intime et immersive dans son univers singulier. À l’aide de lavis d’encre et de pigments vaporisés à l’atomiseur, l’artiste confère à ses peintures une atmosphère évanescente et éthérée. Au cœur de mises en scène intimes, des personnages aux corps architectoniques flottent, ondoient et chutent avec grâce dans des espaces indéfinis, en suspension. Entrelacés dans une étreinte charnelle, en parfaite osmose, ces corps en treillis sont traversés par des branches d’arbre, évoquant un nid. S’inspirant de la parade nuptiale du tisserin gendarme, un oiseau dont le rite de séduction repose sur la construction d’un nid élaboré, Morelli aborde avec finesse les thèmes du couple, de l’amour, de la passion et de la sexualité.
Autour de ces figures, des taches d’encres imbibent le papier, évoquant à la fois des organismes pathogènes ou fongiques en expansion et les motifs des tests de Rorschach. En intégrant ces formes fluides, informes et aléatoires dans ses œuvres, François Morelli ouvre un espace de liberté pour les associations libres, le subconscient et l’imagination.
Les jarres d’eau
Réalisées en 2024, la série des Jarres d’eau, s’inspire des céramiques de la Grèce antique qui illustraient des scènes du quotidien et des récits mythologiques. Dans l’iconographie de Morelli, les vases incarnent des réceptacles d’histoires, des symboles de mémoire et de transmission. Ici, l’artiste fait également écho à la figure du porteur d’eau, un métier ancestral présent dans de nombreuses cultures. Ces marcheurs parcouraient le territoire à pied pour approvisionner les gens en eau et en histoires.
Réalisées au tampon encreur, des jarres d’eau aux teintes métalliques se détachent sur un fond noir, telles des apparitions fugitives jaillissant des profondeurs de la conscience ou des corps étrangers flottant dans le champ visuel. Ces jarres spectrales font référence à une problématique mondiale majeure : la pénurie d’eau potable, la sécheresse et la désertification, des phénomènes accélérés par les changements climatiques.
Comme souvent dans sa pratique, Morelli convoque ici des performances, des dessins et des sculptures antérieurs. Par ces allusions autoréférentielles, il tisse une continuité dans sa production artistique, composant une véritable cartographie où se superposent plusieurs strates de significations et de sens. Les jarres d’eau renvoient ainsi à une trilogie de performances emblématiques de l’artiste qui l’a mené dans un périple à travers l’Amérique du Nord, le Maghreb et l’Europe [Migrations (1984), Marche transatlantique (1945-1985) (1985) et Le Cycle transculturel (1986-1987)]. Dans Marche transatlantique (1945-1985), ce dernier parcourt de grandes distances en transportant sur son dos une sculpture-récipient en fibre de verre, en quelque sorte son alter-ego. Cette sculpture organique, évoquant un buste humain décharné, était équipée de tuyaux en plastique et régulièrement remplie de l’eau des fontaines publiques croisées au fil de la route. Pour Morelli, la jarre d’eau est une métaphore du corps humain, lui-même composé majoritairement d’eau.
Body Politic
En 1988, alors qu’il vit toujours à New-York, François Morelli entame la série Body Politic, dont le titre fait référence à une revue canadienne publiée entre 1971 et 1987. Les sculptures sont conçues en réaction à la politique américaine de l’époque, particulièrement en ce qui concerne la crise du sida, et, plus largement, la sexualité. À travers elles, Morelli dénonce notamment le mouvement de censure entourant la crise du sida, aggravée par les mesures homophobes et la rhétorique misogyne et anti-environnementaliste du sénateur américain Jesse Helms.
Soulignant le diversité sexuelle et de genre, les sculptures reposent sur un paradoxe puissant. Pour explorer les tensions entre protection et entrave, contrainte et liberté, l’artiste s’inspire des armures médiévales, des instruments de tortures et des dispositifs de contention corporelle associés au milieu institutionnel et à la culture fétichiste. En l’occurence, la cuirasse, conçue pour protéger, est ajourée et rend vulnérable celui ou celle qui la porte. Par cette œuvre, Morelli dénonce l’effet pervers de la tentative de contrôle de l’État sur les corps. En perdant sa fonction première, l’armure se mue en une cage oppressante. Les corps marginalisés, stigmatisés et souffrants, ont disparu, ayant capitulé sous la pression.
Alors que l’oppression des communautés LGBTQIA2S + demeure une problématique mondiale majeure et que le droit à l’avortement est de nouveau au centre des débats de la campagne présidentielle américaine à la suite du renversement de l’arrêt Roe c. Wade rendu par la Cour suprême des États-Unis en 2022, le Body Politic de François Morelli demeure tragiquement d’actualité.
Virginie Brunet-Asselin










